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TOTEMS
L’adolescent
était assis à même la poussière du sol de l’aire sacrée. Du village
encore endormi ne parvenait aucun bruit et comme chaque matin,
l’adolescent entretenait une muette conversation avec les totems de
sa tribu.
Tantôt il
s’adressait à l’un, tantôt il s’adressait aux trois symboles à la
fois.
-
Esprits de mes ancêtres, murmurait-il, dans cet
espace qui vous est consacré, j’aime à retrouver votre présence
tutélaire.
Dans le réconfort de votre continuelle influence, je me réfugie.
Vos talents respectifs m’émerveillent et m’infusent énergie pour
vivre avec mes frères…
De
l’abondant cœur à cœur du jeune homme avec les Totems, nul ne savait
rien car le plus souvent il évitait les mots.
À cause de
ce mutisme qui lui était habituel, les siens l’avaient surnommé
“Celui-qui-pense-mais-qui-dit-peu”.
Lorsque par
hasard il parlait, sa perspicacité, son intuition, sa sagesse
étonnaient. Lui savait qu’il devait cela à la fréquentation des
Totems.
Son discours
intérieur parfois concernait l’Arbre.
-
Arbre séculaire, pensait-il, te voilà né de la terre.
Dans notre mère, tu plonges tes racines et, solide,
tu t’élances et te déploies dans les airs.
Arbre : au céleste, tu nous relies.
Ainsi que toi, Arbre, je veux forcer mes racines en terre profonde
et, de mes deux bras tendus, saisir l’énergie céleste et m’en
nourrir à satiété.
À d’autres
jours, “Celui-qui-pense-mais-qui-dit-peu” interpellait le Totem
Fertilité fait d’une pierre longue dressée, tel un pénis, au milieu
d’une vasque d’argile où sourdait une source.
-
Roc imputrescible passé par le feu, force native du
fond des entrailles, tu fais alliance avec la coupe d’offrande et de
votre union coule la vie, intarissable.
Comme toi, Totem, je veux perpétuer la vie, participer à ce
continuum où personne ne s’invente, où chaque individu est le
faisceau de relations multiples et abondantes.
Garde-moi, Totem, de croire que je sois à l’origine de quoi que ce
soit.
Ainsi
méditait “Celui-qui-pense-mais-qui-dit-peu” face au Totem Fertilité.
Cependant il
s’animait et s’épanouissait lorsqu’il conversait avec l’Aigle
sculpté au faîte d’un mat.
-
Effigie de mes rêves, idéal de beauté, comme toi je
voudrais m’élever, m’élancer et dépasser ce qui, ici-bas, me pèse.
Emblème de suprême liberté,
tu oses regarder le soleil dans les yeux.
Tes puissantes ailes te mènent au-delà de tout.
À ta guise tu te poses sur le vent
ou sur les pitons rocheux les plus élevés.
Nul ne peut t’atteindre que tu ne le veuilles.
Aigle, je voudrais ta puissance, ton œil digne et fier…
et aussi ta noble parure.
Comme toi, Aigle, j’aimerais tranquillement dominer l’ici-bas.
Aigle, entraîne-moi vers le haut… priait-il.
De ce qu’il
priait ses Totems, le jeune homme ne parlait à personne. Aux seuls
Totems, il confiait sa profonde et puissante aspiration à se
dépasser, à atteindre l’au-delà de ses limites.
Avec eux
seuls, il comblait ce besoin de toucher le ciel.
Il s’en
retournait ensuite au village, serein, grandi, débordant de
gratitude envers ses chers Totems, et plein d’allant pour le jour,
grâce à ces êtres inlassables qui, au-delà de leurs représentations,
se donnent et se prodiguent sans cesse, se donnent et se prodiguent
à l’infini.
Blandine Catteau |